#5
Premier concert hier soir dans la petite église Saint-François, un lieu devant lequel je passe quelque fois et où jamais je ne m’arrête, les choses du Bon Dieu sont loin derrière moi. J’aime les églises, les temples, les mosquées, les sanctuaires de toutes sortes et de tous temps lorsqu’on y sent le poids du passé et l’âme élevée de la spiritualité vivante, même si je n’en ai pas, ou pas de cet ordre là, mais je me refuse à visiter les lieux qui ne portent en eux que la douce quotidienneté des actes religieux hypocrites. Une petite église bretonne perdue dans les champs au bord des rochers noirs de Pleumeur, une immense mosquée aux carreaux de faïence d’Iznik bleutés, une ancienne église byzantine tombant en ruines mais dans laquelle vit une petite mosquée sous une coupole qui n’est pas encore écroulée, et me voilà heureux. Une église catholique moderne dans un quartier calme à deux pas de chez moi et cela ne m’attire pas le moins du monde ; je porte mon désir ailleurs.
Cette fois-ci, pas de prêtre, pas de notice historique sur un vitrail hors d’âge, pas de cérémonie, pas d’extase mystique ; juste un concert avec l’école de musique. Une première partie de musique Renaissance avant que je ne me ridiculise avec mon groupe de guitares romantiques ; pas un seul morceau joué correctement pendant les répétitions. Mon esprit est ailleurs et je n’arrive pas à jouer sans éprouver un grand malaise. Ça joue du violon et de la gambe, de la flute traversière Renaissance et du luth ; il y aurait de quoi faire de jolies choses mais ça coince, ça couine, sous les vitraux modernes qui diffusent la lumière tombante du soir sur les fidèles. Devant moi un homme au premier rang semble avoir les cheveux rouges à cause d’un carré de verre pourpre qui lui fait un halo sur la tête — réincarnation d’un chef guerrier romain subrepticement passé du mithraïsme au catholicisme ? Des femmes se lèvent et chantent plus ou moins bien — l’effet de masse a cet avantage de noyer les voix les moins pertinentes — jusqu’à ce que l’une d’entre elles donne enfin un air magnifique à cette assemblée. Une fille assez jeune moins de trente ans je pense lunettes cerclées argentée toute de noir vêtue et une air de princesse morte envoyée dans un couvent dans ses jeunes années. Sa voix d’alto embaume l’écho et réchauffe mon cœur froid l’espace d’une chanson sortie du répertoire d’Henri VIII — rien n’y fait pourtant, elle me fait l’effet d’une vierge frigide, un castrat maquillé, nourrie aux hormones. Je retombe dans ma léthargie et je donne un dernier coup d’œil à mes partitions.
Gaspar Sanz doit se retourner dans sa tombe en m’écoutant plaquer des accords qui frisent, certains mal placés en dehors des temps, mais je ne désarme pas je prends un air absorbé et dédaigneux de la foule qui nous regarde — dans mon second rang j’aimerais pouvoir me fondre derrière la guitare du gamin qui est devant moi — je joue sans regarder devant moi ; il ne manquerait plus que je ne suive pas la partition… Déjà qu’avec c’est compliqué. Les cinq morceaux s’enchaînent dans un laps de temps que je trouve infini — j’aimerais transpirer un bon coup pour évacuer mon stress — on salue et je file ranger mon instrument du démon dans sa housse et tire ma révérence. C’est trop pour moi. Sans jeter un regard derrière moi, je saute dans la voiture et je file dans les champs pour m’exorciser et continuer ma vie.
Dieu n’était pas dans cette église.